Revoir le film assène un nouveau coup de massue parce que l'œuvre est admirable et que le temps passé depuis sa sortie lui donne un nouvel écho. À travers l'histoire d'une dépression, celle que traverse le personnage de Travis Bickle interprété par Robert De Niro, c'est toute une plongée dans le mal-être et les maux d'une société américaine dont le rêve s'est éteint depuis longtemps, a-t-il finalement jamais existé. Bickle est un mort-vivant qui émerge des laissés-pour-compte, en proie à une telle désespérance que c'est un combat entre la vie et la mort que Martin Scorsese nous dépeint. Au fur et à mesure que les pauvres éclats de lumière s'éteignent, il ne reste plus que des pans de ténèbres dans lesquels le film s'enfonce peu à peu. Quelle force faut-il extirper en soi pour échapper à la nuit, quelle motivation trouver pour vivre, comment l'extraire du fond de la mine... La force du film est de la faire apparaître à travers le personnage de Jodie Foster que Bickle parvient à arracher aux ténèbres de la maltraitance. Taxi driver est un film en permanence sur le fil du rasoir. Tantôt l'on bascule vers le point de non retour, tantôt c'est un éclair de survie qui jaillit, irrationnel, où l'on est maintenu en vie par la seule grâce divine. Beaucoup de séquences sont très émouvantes, de par le lien qui unit Iris-Jodie Foster et Travis Bickle, et dans la manière dont le personnage de Betsy-Cybill Shepherd est amené par le scénariste Paul Schrader. On oubliera pas de si tôt les plans de fin de Betsy dans le rétroviseur, images entourées d'un halo à la dimension quasi mystique. L'œuvre prend une nouvelle perspective dans l'époque que nous traversons, où désespérance et instinct de survie se côtoient. C'est d'abord et avant tout un film sur les rapports de classes, les murs qui les séparent ne se sont qu'encore davantage épaissis dans nos sociétés modernes. Le traitement musical fait penser à une partition de jazz éclatée, ce qui renforce le sentiment d'un cri qui n'en finit pas pour ne s'achever que dans les dernières images lors de l'ultime rencontre entre et Cybill et Bickle. Moment unique d'apaisement avant que le générique nous fasse replonger dans une nouvelle et interminable nuit. La partition géniale de Bernard Herrmann, qui fut sa dernière, enveloppe le film entre battements de tambour, cymbales, basses et saxophone et le thème d'une beauté à couper le souffle semble tirer un rideau définitif sur un monde d'avant à jamais disparu.
samedi 10 avril 2021
Revoir "Taxi driver " (1976)
mercredi 7 avril 2021
Hommage à Bertrand Tavernier : Coup de torchon (1981)
D'abord, on l'a peu dit, Bertrand Tavernier fut l'un des rares cinéastes français contemporains à œuvrer dans des genres très différents : film historique, film policier (Dans la brume électrique), film d'anticipation (La mort en direct), comédie (Quai d'Orsay), film de guerre (Capitaine Conan), drame psychologique (Daddy nostalgie), film social (Ça commence aujourd'hui)... Et si l'on prend le seul genre du film historique, les périodes couvrent le Moyen-âge, (La passion Béatrice), le XVIe siècle (La princesse de Montpensier), le XVIIe siècle (La fille de d'Artagnan), la Régence, (Que la fête commence), le XIXe siècle, (Le juge et l'assassin), la guerre de 14-18, (Capitaine Conan, La vie et rien d'autre), le XXe siècle et ses années 1930 (Coup de torchon), l'Occupation (Laissez-passer), les années 1950 (Autour de minuit) et la guerre d'Algérie (revoir le documentaire La guerre sans nom). De plus, si l'on regarde bien ses films, les traitements cinématographiques sont également extrêmement différents. D'une écriture classique comme celle d'Un dimanche à la campagne, il peut passer à une écriture totalement éclatée comme dans La mort en direct et Coup de torchon, films faits de ruptures de tons et d'une mise en scène heurtée qui tranchent avec le style très retenu de La vie et rien d'autre.
Cette constatation étant faite, l'exploit de Coup de torchon réside dans cette idée géniale d'avoir transposé le Texas du roman de Jim Thompson 1275 âmes dans l'Afrique Occidentale Française des années 1930. Tout ce qui faisait la noirceur, le cynisme, la désespérance et la violence de par l'écriture au vitriol du roman américain, se retrouve en un équivalent aussi monstrueux dans le film français qui n'épargne rien de la période montrée.
Film hénaurme, gonflé, surréaliste, Coup de torchon n'y va jamais par quatre chemins. Il ose tout et réussit même l'exploit de nous faire rire de la bêtise, de la veulerie et de la méchanceté de l'âme humaine. Coup de chapeau aux acteurs d'y avoir été à fond, Philippe Noiret (particulièrement excellent), Isabelle Huppert, Stéphane Audran, Eddy Mitchell en tête, qu'on n'a jamais vu aussi dingues. Film inclassable, impossible aujourd'hui, c'est en particulier la grande connaissance du cinéma et notamment américain de l'âge d'or qui a permis à Tavernier de réussir son coup et de contourner tous les pièges. Il parvient à faire de son film une œuvre romanesque jamais complaisante et dont la réalisation particulièrement savante prend parfois des accents hustoniens tout en restant profondément française de par les caractères des personnages et ses truculents dialogues. Qu'on aime ou qu'on déteste, Coup de torchon reste unique, intemporel dans le cinéma français, et n'a vieilli en rien.
lundi 5 avril 2021
Hommage à Bertrand Tavernier : Un dimanche à la campagne (1984)
J'adore les films dont l'action se déroule en une seule journée. Ici on commence un matin en ouvrant les volets et toute l'histoire se tisse jusqu'à ce qu'on se retrouve à la même fenêtre au soir tombant. Film frissonnant, fait de petites choses de la vie, et qui, sans jamais rien expliquer, en dit cent fois plus sur les personnages que des pages entières de dialogues. La caméra les accompagne, saisit leurs expressions, leurs mouvements, les visages, leurs yeux, et tout se comprend comme si le spectateur réécrivait lui-même à sa façon l'histoire de ces vies. Une histoire d'amour et de peinture, de solitudes et de rencontres, de pensées profondes et insondables. On est bouleversé par Sabine Azéma, toute en émotions, et par Louis Ducreux, témoin presque silencieux de tout ce qui se passe sous ses yeux. La scène du bal, les plans au bord de la rivière, les échappées champêtres font penser à Renoir, autant le peintre que le cinéaste, et le final dans le soir qui tombe sur une toile vierge devant laquelle Monsieur Ladmiral imagine ce qu'il va peindre, laisse une porte ouverte sur notre imaginaire. La musique de Gabriel Fauré accompagne l'âme du film dont on a l'impression qu'il a été tourné vers 1900, la lumière, les couleurs et les sons remontant jusqu'à nous. Un dimanche à la campagne est un voyage dans le temps où les parfums et les souvenirs d'autrefois pourtant à jamais disparus continuent de flotter dans l'air.
mardi 30 mars 2021
Hommage à Bertrand Tavernier (1941-2021)
Que dire de plus que tout ce qui a été exprimé ces derniers jours, venant du monde entier, suite à sa disparition. Je l’avais connu très jeune lorsque j’animais un ciné-club où il était venu présenter ses films. Bertrand a éveillé ma curiosité de cinéphile, a participé à ma formation de cinéaste, m’invitant dans sa salle de montage, m’orientant sur l’écriture des premiers scénarios. De plus mon premier court-métrage lui avait plu et il l’avait retenu pour le programmer avant Autour de minuit. Chose rare il venait aux projections de ses confrères lorsqu’il le pouvait, même pour un court-métrage. Le nombre de films et de cinéastes que j’ai découvert à travers lui est incalculable. Il m’a suivi jusqu’à la réalisation de mon premier long-métrage qu’il avait aimé jusqu’à m’en faire un retour par écrit. C’est une perte considérable pour le cinéma. Sa passion était restée intacte, ses engouements et ses critiques sur les films devenus légendaires, sans oublier le nombre de causes qu’il a défendues, à commencer par celle de la conservation des films, de la redécouverte de ceux du patrimoine ou celle de la préservation des enregistrements de musiques de films français, quasiment inexistante pour les périodes des années 30, 40 et 50.
Auteur également de documentaires (Philippe Soupault, Mississippi Blues, La guerre sans nom…), sa soif de curiosité dans tous les domaines était insatiable. Avec Bertrand le cinéma rayonnait de tous ses feux. Il semblait n’y avoir aucune barrière entre un film à petit budget, un blockbuster, un film philippin, américain, chinois, français, toutes époques confondues. Il a été le premier à réhabiliter des réalisateurs oubliés tels que Edmond T. Gréville, à mettre l’accent sur l’œuvre de Clint Eastwood comme Truffaut l’avait fait jadis avec Hitchcock, à reconsidérer des réalisateurs reniés par la Nouvelle Vague tels que Gilles Grangier et Henri Verneuil. Je me souviens d’une présentation du Clan des Siciliens à l’Institut Lumière où jamais l’on avait entendu cinéphile, de surcroît cinéaste, décrire avec autant de justesse les qualités du film. Il défendit également le cinéma des femmes et permit, grâce à l’Institut qu’il fonda, de redécouvrir en particulier les films de Jacqueline Audry et de Dorothy Arzner.
Il suffisait de consulter son incroyable blog sur les sorties de DVD qu’il animait depuis 2005 pour se rendre compte de sa connaissance inouïe du cinéma sous toutes ses formes et dans tous les domaines. Non seulement il connaissait les films mais la période à laquelle ils avaient été tournés, l’histoire de leur fabrication et celle des studios à travers les metteurs en scène, les scénaristes, les producteurs, les acteurs, les directeurs photo, les décorateurs, les musiciens. Son livre 50 ans de cinéma américain écrit avec Jean-Pierre Coursodon et son documentaire Voyage à travers le cinéma français sont des bibles consultables à toute heure pour les cinéastes et les cinéphiles. On pourrait dire encore bien des choses sur lui, sur son humanité, sa bienveillance, son amitié et son soutien précieux.
Qu’il me soit permis ici de publier ces quelques notes sur quelques-uns de ses films que la télévision a rediffusés ces derniers jours.
Le juge et l'assassin (1976). Film impressionnant qui n'a rien perdu de sa force en 45 ans. Un portrait sans concession de la France de la fin du XIXe siècle où Michel Galabru, acteur de génie, surprend encore tant il est extraordinaire dans le rôle de Bouvier. Philippe Noiret en juge rigide est plus qu'inquiétant et la jeune Isabelle Huppert déjà une très grande actrice. Visuellement le film en cinémascope est magnifique, rarement les paysages de l'Ardèche ont été si bien filmés. Incontestablement l'un des 10 meilleurs films français des années 70.
Coup de torchon (1981). D'abord, on l'a peu dit, Bertrand Tavernier fut l'un des rares cinéastes français contemporains à œuvrer dans des genres très différents : film historique, film policier (Dans la brume électrique), film d'anticipation (La mort en direct), comédie (Quai d'Orsay), film de guerre (Capitaine Conan), drame psychologique (Daddy nostalgie), film social (Ça commence aujourd'hui)... Et si l'on prend le seul genre du film historique, les périodes couvrent le Moyen-âge, (La passion Béatrice), le XVIe siècle (La princesse de Montpensier), le XVIIe siècle (La fille de d'Artagnan), la Régence, (Que la fête commence), le XIXe siècle, (Le juge et l'assassin), la guerre de 14-18, (Capitaine Conan, La vie et rien d'autre), le XXe siècle et ses années 1930 (Coup de torchon), l'Occupation (Laissez-passer), les années 1950 (Autour de minuit) et la guerre d'Algérie (revoir le documentaire La guerre sans nom). De plus, si l'on regarde bien ses films, les traitements cinématographiques sont également extrêmement différents. D'une écriture classique comme celle d'Un dimanche à la campagne, il peut passer à une écriture totalement éclatée comme dans La mort en direct et Coup de torchon, films faits de ruptures de tons et d'une mise en scène heurtée qui tranchent avec le style très retenu de La vie et rien d'autre.
Cette constatation étant faite, l'exploit de Coup de torchon réside dans cette idée géniale d'avoir transposé le Texas du roman de Jim Thompson 1275 âmes dans l'Afrique Occidentale Française des années 1930. Tout ce qui faisait la noirceur, le cynisme, la désespérance et la violence de par l'écriture au vitriol du roman américain, se retrouve en un équivalent aussi monstrueux dans le film français qui n'épargne rien de la période montrée.
Film hénaurme, gonflé, surréaliste, Coup de torchon n'y va jamais par quatre chemins. Il ose tout et réussit même l'exploit de nous faire rire de la bêtise, de la veulerie et de la méchanceté de l'âme humaine. Coup de chapeau aux acteurs d'y avoir été à fond, Philippe Noiret (particulièrement excellent), Isabelle Huppert, Stéphane Audran, Eddy Mitchell en tête, qu'on n'a jamais vu aussi dingues. Film inclassable, impossible aujourd'hui, c'est en particulier la grande connaissance du cinéma et notamment américain de l'âge d'or qui a permis à Tavernier de réussir son coup et de contourner tous les pièges. Il parvient à faire de son film une œuvre romanesque jamais complaisante et dont la réalisation particulièrement savante prend parfois des accents hustoniens tout en restant profondément française de par les caractères des personnages et ses truculents dialogues. Qu'on aime ou qu'on déteste, Coup de torchon reste unique, intemporel dans le cinéma français, et n'a vieilli en rien.
Un dimanche à la campagne (1984). J'adore les films dont l'action se déroule en une seule journée. Ici on commence un matin en ouvrant les volets et toute l'histoire se tisse jusqu'à ce qu'on se retrouve à la même fenêtre au soir tombant. Film frissonnant, fait de petites choses de la vie, et qui, sans jamais rien expliquer, en dit cent fois plus sur les personnages que des pages entières de dialogues. La caméra les accompagne, saisit leurs expressions, leurs mouvements, les visages, leurs yeux, et tout se comprend comme si le spectateur réécrivait lui-même à sa façon l'histoire de ces vies. Une histoire d'amour et de peinture, de solitudes et de rencontres, de pensées profondes et insondables. On est bouleversé par Sabine Azéma, toute en émotions, et par Louis Ducreux, témoin presque silencieux de tout ce qui se passe sous ses yeux. La scène du bal, les plans au bord de la rivière, les échappées champêtres font penser à Renoir, autant le peintre que le cinéaste, et le final dans le soir qui tombe sur une toile vierge devant laquelle Monsieur Ladmiral imagine ce qu'il va peindre, laisse une porte ouverte sur notre imaginaire. La musique de Gabriel Fauré accompagne l'âme du film dont on a l'impression qu'il a été tourné vers 1900, la lumière, les couleurs et les sons remontant jusqu'à nous. Un dimanche à la campagne est un voyage dans le temps où les parfums et les souvenirs d'autrefois pourtant à jamais disparus continuent de flotter dans l'air.
dimanche 24 janvier 2021
"Deux ou trois choses que je sais d’elle" (1967) de Jean-Luc Godard
Un film comme un documentaire sous la forme d’un film de fiction en cinémascope et en couleurs, un film avec des visages, des acteurs, des décors, de la musique, mais pas un film au sens où on l’entend. Une réflexion sur l’art, le langage, le cinéma, la publicité, à partir d’un portrait de femme incarnée par Marina Vlady magnifiquement photographiée par Raoul Coutard. Au regard de la liberté de ton extraordinaire du film on se rend compte à quel point les années 60 ont été révolutionnaires.
Tout commence au milieu des grues qui construisent le paysage de ces années-là. Dans le cadre d’une cité H.LM, au moment de la guerre du Viêtnam, des intervenants autour du personnage de Marina s’interrogent sur le sens de leur existence, la parole étant essentiellement donnée aux femmes. Document sociologique sur une époque en pleine mutation, entrecoupé de plans muets fascinants ou parfois chuchotés par Godard en voix off, les conversations sur la vie, les propos d’anonymes et d’acteurs (Anny Duperey, Juliet Berto…), les paroles d’enfants, sont souvent bouleversantes. C’est l’ère du début de l’envahissement de la publicité, dénoncée déjà par le cinéaste dans ses précédents films, ce qui lui permet de déployer toute sa verve. (« Si par hasard vous n’avez pas l’occasion d’acheter du LSD, achetez donc la télévision en couleur »)
Tout est passionnant dans ce film pour qui veut bien entreprendre le voyage, à condition d’aimer le cinéma pour ce qu’il peut proposer de différent, hors des normes du récit traditionnel. Voir ou revoir un film de Godard équivaut à une cure de désintoxication d’un flot permanent d’images qui finit par aliéner. Dans un final éloquent en forme de packshot sur des produits de consommation usuels, le cinéaste traduit l’effet de conditionnement et d’endormissement par la publicité en concluant par ces paroles toujours chuchotées : « J’écoute la publicité sur mon transistor, je pars sur la route du rêve, j’oublie le reste, j’oublie Hiroshima, j’oublie Auschwitz, j’oublie Budapest, j’oublie le Viêtnam, j’oublie le SMIC, j’oublie la crise du logement, j’oublie la famine aux Indes, j’ai tout oublié, sauf que puisqu’on me ramène à zéro, c’est de là qu’il faudra repartir. »
mardi 12 janvier 2021
"Préparez vos mouchoirs" (1977) de Bertrand Blier
Ce qui est assez génial chez Blier, c'est que le monde réel devient surréel, comme une métaphore de la réalité. Il est peut être l'un de ceux qui traduit le mieux l'absurdité des choses. Des mots savamment choisis, aussi littéraires que crus, un langage agissant comme de la musique, charpente qui tient tout l'édifice de ses films. Ce pourrait être du théâtre, mais le cinéaste parvient à coup d'ellipses et de courtes séquences intelligemment emboîtées à constituer dans cette œuvre un matériau qui tient de la magie. Photographie particulièrement travaillée, cadres précis, mouvements d'appareil lents, tout contribue à du pur cinéma. Ses meilleurs films ont eu l'extraordinaire privilège de bénéficier d'acteurs tels que Depardieu, ici au meilleur de sa forme, Patrick Dewaere (ils sont encore plus formidables que dans Les valseuses), Michel Serrault, Jean Rougerie pour ne citer qu'eux. Le lyrisme sort de leurs bouches, de leurs mouvements, de leurs jeux de physionomie.
Dans ce film étrange et beau que vient hanter la belle et énigmatique Carole Laure, les hommes portent tous le même pull à col roulé, l'amour n'a pas de frontières et la bêtise du monde est sans limites. La fable touche de par sa poésie du verbe qui place l'auteur comme un très grand observateur de la nature humaine. Il y a des scènes magnifiques comme celle du dortoir où les gosses écoutent en silence, fascinés, le récit de la première expérience amoureuse de Belœil génialement joué par Riton Liebman. Film impossible à faire aujourd'hui pour son immoralité, Préparez vos mouchoirs (Oscar du meilleur film étranger en 1979) annonce Buffet froid le chef d'œuvre de Bertrand Blier.
samedi 9 janvier 2021
"Eva" (1962) de Joseph Losey.
Fascinante Jeanne Moreau se déshabillant pour prendre son bain sur Willow, weep for me de Billie Holiday, partition jazz très inspirée de Michel Legrand, splendide photographie de Gianni Di Venanzo. Une vénéneuse et destructrice relation entre Venise et Rome où l'écrivain marié et tourmenté (Stanley Baker) se perd dans les bras de la cruelle Eva, chat siamois lové sur ses épaules. Quête d'absolu, êtres blessés, ravagés. Entre vapeurs d'alcool, libertinage et amoralité, Losey se régale du vide des existences d'une certaine bourgeoisie. Eva /Jeanne Moreau rayonne de perversité, filmée avec délectation et l'homme, dans sa versatilité, en prend pour son grade d'humiliations. Virna Lisi qui incarne sa femme en proie au désespoir est d'une beauté à couper le souffle. Le cinéaste est grand. Sous le ciel bas d'une lagune automnale et dans les palais vénitiens, en quelques cadrages Losey sait camper une atmosphère déroutante et trouble qui atteindra son sommet l'année suivante avec The servant.
On aimerait voir la version de 2h50 de Eva, coupée par les frères Hakim, le film actuel étant ramené à 2h10. Si le rythme et la compréhension en souffrent parfois, il n'en reste pas moins une œuvre résolument moderne, majeure du cinéma des années 60 et dans la filmographie de Joseph Losey.













