mardi 30 mars 2021

Hommage à Bertrand Tavernier (1941-2021)

Que dire de plus que tout ce qui a été exprimé ces derniers jours, venant du monde entier, suite à sa disparition. Je l’avais connu très jeune lorsque j’animais un ciné-club où il était venu présenter ses films. Bertrand a éveillé ma curiosité de cinéphile, a participé à ma formation de cinéaste, m’invitant dans sa salle de montage, m’orientant sur l’écriture des premiers scénarios. De plus mon premier court-métrage lui avait plu et il l’avait retenu pour le programmer avant Autour de minuit. Chose rare il venait aux projections de ses confrères lorsqu’il le pouvait, même pour un court-métrage. Le nombre de films et de cinéastes que j’ai découvert à travers lui est incalculable. Il m’a suivi jusqu’à la réalisation de mon premier long-métrage qu’il avait aimé jusqu’à m’en faire un retour par écrit. C’est une perte considérable pour le cinéma. Sa passion était restée intacte, ses engouements et ses critiques sur les films devenus légendaires, sans oublier le nombre de causes qu’il a défendues, à commencer par celle de la conservation des films, de la redécouverte de ceux du patrimoine ou celle de la préservation des enregistrements de musiques de films français, quasiment inexistante pour les périodes des années 30, 40 et 50. 

 

Auteur également de documentaires (Philippe SoupaultMississippi BluesLa guerre sans nom…), sa soif de curiosité dans tous les domaines était insatiable. Avec Bertrand le cinéma rayonnait de tous ses feux. Il semblait n’y avoir aucune barrière entre un film à petit budget, un blockbuster, un film philippin, américain, chinois, français, toutes époques confondues. Il a été le premier à réhabiliter des réalisateurs oubliés tels que Edmond T. Gréville, à mettre l’accent sur l’œuvre de Clint Eastwood comme Truffaut l’avait fait jadis avec Hitchcock, à reconsidérer des réalisateurs reniés par la Nouvelle Vague tels que Gilles Grangier et Henri Verneuil. Je me souviens d’une présentation du Clan des Siciliens à l’Institut Lumière où jamais l’on avait entendu cinéphile, de surcroît cinéaste, décrire avec autant de justesse les qualités du film. Il défendit également le cinéma des femmes et permit, grâce à l’Institut qu’il fonda, de redécouvrir en particulier les films de Jacqueline Audry et de Dorothy Arzner. 

 

Il suffisait de consulter son incroyable blog sur les sorties de DVD qu’il animait depuis 2005 pour se rendre compte de sa connaissance inouïe du cinéma sous toutes ses formes et dans tous les domaines. Non seulement il connaissait les films mais la période à laquelle ils avaient été tournés, l’histoire de leur fabrication et celle des studios à travers les metteurs en scène, les scénaristes, les producteurs, les acteurs, les directeurs photo, les décorateurs, les musiciens. Son livre 50 ans de cinéma américain écrit avec Jean-Pierre Coursodon et son documentaire Voyage à travers le cinéma français sont des bibles consultables à toute heure pour les cinéastes et les cinéphiles. On pourrait dire encore bien des choses sur lui, sur son humanité, sa bienveillance, son amitié et son soutien précieux.


Avec Tommy Lee Jones sur le tournage de 
Dans la brume électrique (2009)

Qu’il me soit permis ici de publier ces quelques notes sur quelques-uns de ses films que la télévision a rediffusés ces derniers jours.

 

            Le juge et l'assassin (1976). Film impressionnant qui n'a rien perdu de sa force en 45 ans. Un portrait sans concession de la France de la fin du XIXe siècle où Michel Galabru, acteur de génie, surprend encore tant il est extraordinaire dans le rôle de Bouvier. Philippe Noiret en juge rigide est plus qu'inquiétant et la jeune Isabelle Huppert déjà une très grande actrice. Visuellement le film en cinémascope est magnifique, rarement les paysages de l'Ardèche ont été si bien filmés. Incontestablement l'un des 10 meilleurs films français des années 70.



Coup de torchon (1981). D'abord, on l'a peu dit, Bertrand Tavernier fut l'un des rares cinéastes français contemporains à œuvrer dans des genres très différents : film historique, film policier (Dans la brume électrique), film d'anticipation (La mort en direct), comédie (Quai d'Orsay), film de guerre (Capitaine Conan), drame psychologique (Daddy nostalgie), film social (Ça commence aujourd'hui)... Et si l'on prend le seul genre du film historique, les périodes couvrent le Moyen-âge, (La passion Béatrice), le XVIe siècle (La princesse de Montpensier), le XVIIe siècle (La fille de d'Artagnan), la Régence, (Que la fête commence), le XIXe siècle, (Le juge et l'assassin), la guerre de 14-18, (Capitaine ConanLa vie et rien d'autre), le XXe siècle et ses années 1930 (Coup de torchon), l'Occupation (Laissez-passer), les années 1950 (Autour de minuit) et la guerre d'Algérie (revoir le documentaire La guerre sans nom). De plus, si l'on regarde bien ses films, les traitements cinématographiques sont également extrêmement différents. D'une écriture classique comme celle d'Un dimanche à la campagne, il peut passer à une écriture totalement éclatée comme dans La mort en direct et Coup de torchon, films faits de ruptures de tons et d'une mise en scène heurtée qui tranchent avec le style très retenu de La vie et rien d'autre.

 

Cette constatation étant faite, l'exploit de Coup de torchon réside dans cette idée géniale d'avoir transposé le Texas du roman de Jim Thompson 1275 âmes dans l'Afrique Occidentale Française des années 1930. Tout ce qui faisait la noirceur, le cynisme, la désespérance et la violence de par l'écriture au vitriol du roman américain, se retrouve en un équivalent aussi monstrueux dans le film français qui n'épargne rien de la période montrée.

 

Film hénaurme, gonflé, surréaliste, Coup de torchon n'y va jamais par quatre chemins. Il ose tout et réussit même l'exploit de nous faire rire de la bêtise, de la veulerie et de la méchanceté de l'âme humaine. Coup de chapeau aux acteurs d'y avoir été à fond, Philippe Noiret (particulièrement excellent), Isabelle Huppert, Stéphane Audran, Eddy Mitchell en tête, qu'on n'a jamais vu aussi dingues. Film inclassable, impossible aujourd'hui, c'est en particulier la grande connaissance du cinéma et notamment américain de l'âge d'or qui a permis à Tavernier de réussir son coup et de contourner tous les pièges. Il parvient à faire de son film une œuvre romanesque jamais complaisante et dont la réalisation particulièrement savante prend parfois des accents hustoniens tout en restant profondément française de par les caractères des personnages et ses truculents dialogues. Qu'on aime ou qu'on déteste, Coup de torchon reste unique, intemporel dans le cinéma français, et n'a vieilli en rien.



Un dimanche à la campagne (1984). J'adore les films dont l'action se déroule en une seule journée. Ici on commence un matin en ouvrant les volets et toute l'histoire se tisse jusqu'à ce qu'on se retrouve à la même fenêtre au soir tombant. Film frissonnant, fait de petites choses de la vie, et qui, sans jamais rien expliquer, en dit cent fois plus sur les personnages que des pages entières de dialogues. La caméra les accompagne, saisit leurs expressions, leurs mouvements, les visages, leurs yeux, et tout se comprend comme si le spectateur réécrivait lui-même à sa façon l'histoire de ces vies. Une histoire d'amour et de peinture, de solitudes et de rencontres, de pensées profondes et insondables. On est bouleversé par Sabine Azéma, toute en émotions, et par Louis Ducreux, témoin presque silencieux de tout ce qui se passe sous ses yeux. La scène du bal, les plans au bord de la rivière, les échappées champêtres font penser à Renoir, autant le peintre que le cinéaste, et le final dans le soir qui tombe sur une toile vierge devant laquelle Monsieur Ladmiral imagine ce qu'il va peindre, laisse une porte ouverte sur notre imaginaire. La musique de Gabriel Fauré accompagne l'âme du film dont on a l'impression qu'il a été tourné vers 1900, la lumière, les couleurs et les sons remontant jusqu'à nous. Un dimanche à la campagne est un voyage dans le temps où les parfums et les souvenirs d'autrefois pourtant à jamais disparus continuent de flotter dans l'air.


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