lundi 19 septembre 2011

Le journal d'une femme de chambre, au théâtre Darius Milhaud

Rien n'est plus beau que le théâtre et les acteurs. De voir vibrer un acteur sur scène est toujours un moment de magie pour le seul plaisir des spectateurs qui écoutent et regardent en silence. C'est beau, rare, merveilleux, c'est une réinterprétation de la vie. Parler du théâtre et des acteurs participe pour moi d’un même mouvement avec le cinéma. Le principe même de la représentation dans une salle obscure existait déjà depuis des siècles avant le septième art. Et si le théâtre est resté sur son principe de base, tandis que le cinéma s’est envolé vers des sommets d’imagination avec la venue des effets spéciaux numériques, le jeu de l’acteur, lui, demeure toujours : même masqué par les plus incroyables figures de l’héroïc fantasy. J’ai toujours eu une profonde admiration pour Ingmar Bergman, qui venait au départ du théâtre, tout comme Elia Kazan, Sidney Lumet et bien d’autres. Mes acteurs préférés ont souvent été aussi des géants de la scène, Marlon Brando, Isabelle Adjani, Elizabeth Taylor, Paul Newman, alors comment ne pas s’intéresser à un art majeur qui permet autant d’explorer la dramaturgie.

Isabelle Adjani dans La maison de Bernarda
 au Théâtre populaire de Reims en 1972

Ombre et lumière

L’actrice Ségolène Point, que nous avions grandement apprécié lors de la saison précédente au théâtre Montmartre-Galabru dans Le bel indifférent de Jean Cocteau (voir sur le blog l'article de septembre 2010), revient pour notre plus grand plaisir dans une passionnante adaptation du Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau. Jouée cent fois à travers le monde, cette pièce unique adaptée de l’un des romans les plus prestigieux de la littérature française, trouve ici un souffle nouveau dans la vision originale que nous propose la metteur en scène, Nita Alonso.
Décor quasi expressionniste, fait d’ombre, de lumière, de peu d’objets, organisation précise d’un espace recréant la demeure des Lanlaire. Puis des bruits, ceux d’une calèche, et des aboiements dans la nuit. Peut-être est-ce l’hiver. Un hiver de déplaisirs traversés par notre héroïne, pourtant pas frileuse. Elle a l’habitude. Les lourdes tâches, les remontrances, le mépris d’une certaine société bourgeoise envers ses domestiques. De cette société, nous n’entendrons que des voix, jouées par des comédiens minutieusement choisis, qui jalonnent l’itinéraire de Célestine. Les lieux sont campés. D’abord la Normandie, le Prieuré, puis plus tard Cherbourg. Célestine est née de la mer, elle reviendra à la mer.

Ségolène Point dans le rôle de "Célestine"

Ses nouveaux maîtres n’ont rien de gratifiant. Ils sont gris, mesquins, fripés comme de vieilles pommes. Mais la jeune fille, fraîche, pimpante, sait user de sa désinvolture et de ses charmes pour se tirer d’affaire. Monsieur voudrait l’accueillir comme il se doit, l’encourager, la séduire même, pourquoi pas, elle la femme de chambre qui s’abaisse, courbe le dos, s’esquinte les reins. Et Célestine va, vient, accourt, bravant les humiliations, riant en elle-même, son journal lui servant d’exutoire. C’est cependant oublier l’odeur insupportable de la soupe des chiens qui empeste les cuisines, ainsi que la présence du cynique et inquiétant Joseph, l’autre domestique, qui va entreprendre de souiller l’âme de la jeune fille, déjà ternie par les vicissitudes. Alors l’impensable surgit. Celle qu’on croyait lucide et enclin à résister à l’opprobre, se met à éprouver une attirance pour Joseph, le réactionnaire, l’assassin, plus vil encore que ses maîtres. C’est le mal sourd et sournois de la corruption qui va entreprendre à présent de ronger Célestine.


Une nouvelle venue de grand talent

Ségolène Point accomplit ici une performance. Son personnage, presque ingénu au début de la pièce, peu à peu s’enhardit, s’endurcit, passe par mille cheminements avant de finir en apothéose : l’hypocrisie et la vilenie que la servante avait autrefois dénoncés par son franc-parler, sa quête d’un ailleurs et ses conceptions saines de la sexualité, finiront par avoir raison d’elle. L’actrice, qui a l’art d’exprimer le temps qui passe, paraît même vieillir sur scène au fur et à mesure des événements. Durant 1h 15 elle nous entraîne avec passion dans une sorte de voyage au bout de la nuit, tour à tour enjôleuse, sombre, tourmentée. Véritable raconteuse d’histoires et dotée d’un talent multi facettes, Ségolène Point apporte au personnage de Célestine l’ingénuité, la fourberie et la gravité requises, réussissant à échapper aux codes de narration traditionnels. Toujours surprenante d’une scène à une autre, elle est aussi très émouvante lorsque la servante apprend la mort de sa mère ou évoque son père. Sa prestation du début jusqu’à la fin est tout simplement exemplaire. L’actrice ne joue jamais dans la caricature, faisant apparaître sur son visage et avec une grande douceur une sorte d’innocence qui renforce encore le personnage du texte original de Mirbeau, ici respecté à la lettre. Elle lui apporte un éclairage nouveau, la restituant avec justesse et profondeur dans toute la légèreté et la gravité de son état.



Qu’il soit également rendu ici hommage à Nita Alonso pour avoir su tirer l’essence même du livre. A l’aide de judicieux tableaux et avec tout un art de la suggestion, elle parvient à tisser le drame qui s’ourdit dans une sorte de jeu de miroirs faisant se confronter Célestine aux autres protagonistes, représentés seulement par des voix et des présences.

En ces temps d’interrogations sur la notion de pleins pouvoirs et sur les mœurs de toute une classe bourgeoise et politique, « Le journal d’une femme de chambre », peinture sans concessions de la prétendue Belle Époque, est une belle leçon de lucidité, de courage et de savoir-vivre qui n’a rien perdu de son actualité.


http://www.bobbymanhattan.blogspot.fr



Le journal d’une femme de chambre d’après Octave Mirbeau.
Mise en scène : Nita Alonso
Avec : Ségolène Point
Théâtre Darius Milhaud
80, allée Darius Milhaud, 75019 Paris
Tous les vendredis à 19h, du 20 mai au 1er juillet
Puis tous les samedis à 21h, du 9 juillet au 24 septembre 2011


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