jeudi 27 juillet 2017

DUNKERQUE (2017) de Christopher Nolan


Les récentes déclarations de Christopher Nolan accusant Netflix de balayer d’un revers de main l’exploitation du cinéma dans salles, trouvent parfaitement leur écho lorsqu’on voit son dernier film Dunkerque. L’expérience cinématographique qu’il propose sur grand écran n’a effectivement que d’égal elle-même. La plongée dans un tel récit ne peut que s’opérer pleinement sur écran géant avec la participation des spectateurs, comme le théâtre antique à l’origine, les émotions se partageant dans le recueillement, le silence, les ombres, la lumière et les respirations du récit. D’oublier cette messe serait comme voir Le radeau de la Méduse de Géricault sur une tablette plutôt qu’au musée du Louvre. La version du film en 70 mm proposée dans certaines salles augmente encore cette pleine expérience qu’est celle du cinéma, septième art qui a mis plus d’un siècle pour rayonner de toutes parts en terme de qualité d’image et de son sur des écrans de 10 mètres de haut et 20 mètres de large.


Le film de Christopher Nolan est à l’image de tout ce que le cinéma a pu apporter en tant qu’art et spectacle aux générations qui furent les premières à s’en nourrir et pour lesquelles certaines œuvres furent inscrites en eux à jamais. Car c’est bien de cinéma dont Nolan nous parle, de ce temps qui s’installe sur l’écran pour mieux entrer dans une époque passée, insufflant une dimension propre à cet art fait d’ombres, de lumières de sons et de musique.

Dunkerque renoue avec cette tradition, offrant une œuvre grave en forme d’hommage aux soldats britanniques évacués lors de la bataille qui fit rage au printemps 1941. Une récente polémique faisait apparaître la cruelle absence des soldats français au bénéfice des anglais. Soyons sérieux un instant. Le film qui relate un court épisode de « L’opération Dynamo », conçue pour faciliter l’évacuation des Anglais pris en étau par les Nazis, s’ouvre sur la protection de l’armée britannique par l’héroïque résistance française dans les rues de Dunkerque bombardées par les Allemands. Grâce aux Français qui sont en première ligne, les Anglais peuvent ainsi rejoindre la plage pour embarquer. Nolan, d’origine britannique, prend alors le point de vue de ses ancêtres qui ont essuyé l’un des revers les plus meurtriers de la deuxième guerre mondiale. Réfugiés sur leurs navires sous le feu de la Luftwaffe et malgré que celle-ci soit contrecarrée par les avions alliés, les rescapés tentent tant bien que mal de regagner l’Angleterre au milieu des nombreux navires coulés, y compris celui de la Croix-Rouge, sur des bateaux de pêche et de plaisanciers français ou venant de la Tamise. Ce seront au total plus de 300.000 hommes sur 400.000 qui seront sauvés durant les neuf jours de l’évacuation.

Dunkerque (2017) de Christopher Nolan

Le film n’est en rien un blockbuster. Au contraire, très européen de facture, il repose davantage sur des instantanés, des moments de vie que sur des effets spéciaux et des batailles. Ce sont les visages qui intéressent Nolan. La peur qu’on peut y lire, mêlée à ce sentiment d’absurdité que tout soldat finit par éprouver à un moment donné face à une mort imminente, à la loterie de la survie en temps de guerre. Le point de vue humain intéresse davantage le réalisateur que tout effet de style. Prenant le temps de filmer l’instant présent, de derniers moments de vie au milieu d’un massacre qui dépasse les soldats, il nous dépeint leur détresse, leur solidarité, leur courage face à l’épouvante. De saisissantes séquences sans aucun dialogue, soulignées par l’unique son des explosions, des rafales de balles, illustrent à elles seules ce qu’est le film. C’est donc une certaine sobriété qui s’en émane, plus proche du Kanal (Ils aimaient la vie)l de Andrzej Wajda que du Pearl Harbour de Michael Bay, sans excessive valorisation de l’héroïsme. Le personnage principal, campé par le jeune Fionn Whitehead dont c’est le premier rôle au cinéma, traverse le cauchemar de Dunkerque comme témoin involontaire d’une apocalypse qui se déroule sous ses yeux. Échappant in extremis à la mort, déconcerté d’être encore en vie l’instant d’après, il nous rappelle à travers son regard sensible à la fragilité des existences au cœur des combats.

Fionn Whitehead dans Dunkerque (2017)

L’autre point qui renforce le film est qu’on ne voit jamais l’ennemi, principe utilisé notamment par Stanley Kubrick dans Les sentiers de la gloire. L’Allemand est réduit à l’état d’une machine de guerre invisible, anonyme, ce qui amplifie encore davantage le sentiment d’oppression dans laquelle les soldats sont enferrés. Mais si le film rend compte de ce piège mortel, il décrit aussi en parallèle la lutte acharnée de ceux qui se sont donnés pour mission de sauver les rescapés des navires torpillés, à commencer par le capitaine du bateau de pêche Moonstone, subtilement interprété par Mark Rylance. C’est de cette course contre la montre que Christopher Nolan puise son récit, l’entraînant dans une unité de temps vers la seule volonté de s’extirper de l’enfer qui guide le film dès les premières images.

Il est rare que les nouvelles générations traitent de faits de guerre bien antérieurs à leur naissance. Il faut reconnaître cette qualité au réalisateur des « Batman » d’avoir su explorer ce genre et d’être brillamment parvenu à le restituer en terme d’écriture, ce qui est loin d’être courant à Hollywood de nos jours.

Mark Rylance dans Dunkerque (2017)

jeudi 11 mai 2017

Redécouverte : LA PROIE POUR L'OMBRE d'Alexandre Astruc (1961)


Troisième long-métrage après Les mauvaises rencontres (1955) et Une vie (1958) du réalisateur disparu l’année dernière, La proie pour l’ombre est un beau film méconnu. Toute la magie du cinéma français, lorsqu’il sait explorer les sentiments, se déploie ici tout en sous-entendus, en demi-teintes mais aussi avec cette part de violence propre aux explorateurs de l’âme humaine. Nous suivons le parcours d’Anna (remarquablement interprétée par Annie Girardot qui trouve ici l’un se ses rôles les plus bouleversants), une femme parvenue à la maturité souffrant d’un mari autoritaire et indifférent à ses désirs. Elle lui préfère un amant (Christian Marquand) plus à l’écoute en apparence mais qui s’avère vite égoïste et incapable de s’engager vraiment. Portrait d’une femme du début des années 60 où la plupart des femmes sont encore dépendantes de leur mari et où le divorce est encore un tabou ; combat pour sortir du joug patriarcal et exister en tant que femme face à l’autoritarisme, l’incompréhension voire l’humiliation. Anna tient une galerie de peinture moderne ce qui suscite le dénigrement de son mari promoteur immobilier, campé par un Daniel Gélin cynique à souhaits. Les hommes n’ont pas la part belle dans le film. Ils sont les victimes de leurs abus de pouvoir, de leur oisiveté et de leur incapacité à aimer. Anna se désagrège de l’intérieur, brisée dans ses élans pour tenter de construire un itinéraire personnel, pour donner un sens à son existence. « J’aurais tellement voulu ne plus dépendre de personne, dit-elle à son amant. Pas seulement matériellement, tu ne sais pas ce que c’est toi de rendre des comptes et de n’avoir rien à soi… sous prétexte que c’est comme ça depuis toujours, sous prétexte qu’on est une femme. J’aurais tellement voulu être quelque chose, au moins une fois, être moi. »


La force du film réside dans l’approche du personnage d’Anna que la caméra approche avec une extrême délicatesse, l’art d’Astruc étant de saisir ce qui trouble et ce qui oppose de par un astucieux choix de cadrages tout en travellings subtils. C’est aussi la fin d’un monde que le cinéaste nous dépeint, filmant une société qui change (les vieux faubourgs de banlieue qu’on détruit pour faire place aux grands ensembles en construction), monde qui meurt et s’émancipe en même temps. Le film est résumé dans la scène où Anna vient sur un chantier voir son mari et découvre une sculpture en plâtre dans les décombres d’une vieille bâtisse. Il la rabroue une fois de plus en lui signifiant qu’elle gagnerait finalement plus à vendre des antiquités que des peintures modernes. Anna lui répond : « C’est une très bonne idée, comme ça on se complèterait. Je vendrais ce que tu démolis ».

  
Film féminin très proche d’Antonioni La proie pour l’ombre, dans un beau cinémascope noir et blanc, est passionnant d’un bout à l’autre et surprend de par sa modernité et sa force. Tourné en pleine Nouvelle Vague et dressant un constat terrible d’une société en mutation, il est l’un des grands oubliés du cinéma français.

lundi 8 mai 2017

Un Président sous haute tension


Le nouveau Président Emmanuel Macron a au moins ce courage d’être prêt à affronter l’autre. Il a ce mérite de savoir écouter sans tomber dans le béni oui-oui, d’expliquer sans avoir peur de déplaire, de ne pas craindre d’aborder cet autre les yeux dans les yeux. Prêt à aller sur le terrain sans perdre de ses moyens devant l’insulte et le désaccord, il se situe à l’intersection entre les lois cruelles de la mondialisation et l’empathie pour l’être humain ; entre la nécessité de réguler les lois de la finance qui donne privilèges aux plus riches et la nécessité d’apporter des réponses plus justes à un peuple de plus en plus défavorisé ; contre la cupidité des uns qui mène à la fracture et pour la reconnaissance des talents. Son programme, certes contesté, il sait le défendre, l’expliquer, sans défaillir pour autant, et ce avec diplomatie, courtoisie, souplesse, conviction, n’en déplaise. C’est le rôle d’un Président. De s’accorder du désaccord, de comprendre en ne trahissant pas ses propres idées, d’être prêt à analyser n’importe quelle situation dans le but d’en démêler les fils, d’obtenir aussi le respect de ses pairs et de tout tenter pour aller au-delà du possible afin de créer les meilleures conditions de l’amélioration.
L’idée reçue et la caricature de l’ex-banquier ne sont plus de mise. Henri Emmanuelli, chef de la gauche du PS, avait été banquier bien plus longtemps qu’Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon ayant milité à ses côtés durant de nombreuses années.
Il ne s’agit pas de donner blanc-seing au nouveau Président. Mais il ne sert à rien non plus de lui tomber dessus à bras raccourcis alors qu’il ne gouvernera pas seul et qu’il n’a pas encore débuté son mandat. Donnons-lui au moins sa chance, laissons-le œuvrer pour le bien de la France. Si un homme peut rester droit dans ses bottes pour discourir sous les cris et les insultes des travailleurs et des syndicats de Whirlpool pendant deux heures et repartir avec leur égard malgré l’emprise de leur souffrance, je ne vois pourquoi il n’aurait pas cette capacité de faire de même avec l’ensemble du peuple français. De diviser, de réagir à l’emporte-pièces ou de fuir n’est pas dans sa nature. Il y aura beaucoup d’opposition dans les temps qui viennent mais celle-ci ne l’effraie pas. Il devrait savoir négocier, discuter, le plus équitablement possible, même si le mot politique n’est pas toujours synonyme d’équité. La responsabilité de ce Président sera de faire envers et contre tout son maximum et même bien au-delà pour répondre aux attentes. Au risque du bruit, de la fureur et des conflits à la chaîne.
C’est d’un leader dont nous avons besoin. De quelqu’un qui ne dise pas toujours « amen » pour plaire et s’en laver ensuite les mains, de quelqu’un qui ne crie pas non plus « dehors » pour faire gronder davantage encore la révolte. Et s’il ne peut promettre le bonheur, ce Président-là s’est engagé au moins à faire chaque année le point sur son travail et à être passé au crible par les Français pour toutes questions qu’ils jugeront utiles de lui poser, notamment en live sur un site web d’information indépendant.

En ces temps troublés de confusion et de révolte où chacun se déchire au milieu des plaies à vif laissées par un système qui a vu ses limites, la médisance, la haine et la violence des mots ne peuvent être un idéal d’avenir et de dialogue. Elles ne plaident pas en faveur de la combattivité et de l’adaptabilité nécessaires face aux nouveaux enjeux sociétaux, ces nobles vertus qui aident souvent à mieux rebondir et à mieux entreprendre pour inverser la tendance au fatalisme et à la désespérance.
A l’époque d’Internet et des réseaux sociaux où la manipulation, la croyance en de fausses informations provenant de sites peu fiables et le commentaire sur les rumeurs non fondées ont pris le pas sur l’esprit de discernement pour créer davantage encore la division, les violentes réactions émotionnelles n’ont pour conséquences que d’amplifier la confusion et le malheur dans nos sociétés. De prendre la mesure de ces méfaits et de chercher l’information véritable, c’est déjà sortir de la brume l’esprit objectif pour être avoir une pensée plus juste.
Qui plus est, si chacun d’entre nous n’œuvre pas un minimum pour opérer un changement d’état d’esprit afin de mieux accepter l’autre, le débat, les prises de positions différentes, dans le simple but de comprendre les tenant et aboutissant des problèmes qui nous préoccupent et de trouver des solutions aux désaccords – il  y va de notre propre intérêt, de celui de la nation toute entière et de l’avenir de nos enfants – tout risque alors de n’être plus que délabrement, guerre civile et destruction.