mardi 12 janvier 2021

"Préparez vos mouchoirs" (1977) de Bertrand Blier

Ce qui est assez génial chez Blier, c'est que le monde réel devient surréel, comme une métaphore de la réalité. Il est peut être l'un de ceux qui traduit le mieux l'absurdité des choses. Des mots savamment choisis, aussi littéraires que crus, un langage agissant comme de la musique, charpente qui tient tout l'édifice de ses films. Ce pourrait être du théâtre, mais le cinéaste parvient à coup d'ellipses et de courtes séquences intelligemment emboîtées à constituer dans cette œuvre un matériau qui tient de la magie. Photographie particulièrement travaillée, cadres précis, mouvements d'appareil lents, tout contribue à du pur cinéma. Ses meilleurs films ont eu l'extraordinaire privilège de bénéficier d'acteurs tels que Depardieu, ici au meilleur de sa forme, Patrick Dewaere (ils sont encore plus formidables que dans Les valseuses), Michel Serrault, Jean Rougerie pour ne citer qu'eux. Le lyrisme sort de leurs bouches, de leurs mouvements, de leurs jeux de physionomie. 



Dans ce film étrange et beau que vient hanter la belle et énigmatique Carole Laure, les hommes portent tous le même pull à col roulé, l'amour n'a pas de frontières et la bêtise du monde est sans limites. La fable touche de par sa poésie du verbe qui place l'auteur comme un très grand observateur de la nature humaine. Il y a des scènes magnifiques comme celle du dortoir où les gosses écoutent en silence, fascinés, le récit de la première expérience amoureuse de Belœil  génialement joué par Riton Liebman. Film impossible à faire aujourd'hui pour son immoralité, Préparez vos mouchoirs (Oscar du meilleur film étranger en 1979) annonce Buffet froid le chef d'œuvre de Bertrand Blier.


samedi 9 janvier 2021

"Eva" (1962) de Joseph Losey.

Fascinante Jeanne Moreau se déshabillant pour prendre son bain sur Willow, weep for me de Billie Holiday, partition jazz très inspirée de Michel Legrand, splendide photographie de Gianni Di Venanzo. Une vénéneuse et destructrice relation entre Venise et Rome où l'écrivain marié et tourmenté (Stanley Baker) se perd dans les bras de la cruelle Eva, chat siamois lové sur ses épaules. Quête d'absolu, êtres blessés, ravagés. Entre vapeurs d'alcool, libertinage et amoralité, Losey se régale du vide des existences d'une certaine bourgeoisie. Eva /Jeanne Moreau rayonne de perversité, filmée avec délectation et l'homme, dans sa versatilité, en prend pour son grade d'humiliations. Virna Lisi qui incarne sa femme en proie au désespoir est d'une beauté à couper le souffle. Le cinéaste est grand. Sous le ciel bas d'une lagune automnale et dans les palais vénitiens, en quelques cadrages Losey sait camper une atmosphère déroutante et trouble qui atteindra son sommet l'année suivante avec The servant

On aimerait voir la version de 2h50 de Eva, coupée par les frères Hakim, le film actuel étant ramené à 2h10. Si le rythme et la compréhension en souffrent parfois, il n'en reste pas moins une œuvre résolument moderne, majeure du cinéma des années 60 et dans la filmographie de Joseph Losey.




lundi 21 décembre 2020

Cinéastes, au travail !

Comme beaucoup je me pose un certain nombre de questions sur le cinéma à l'heure actuelle. Non pas que la pandémie de la Covid interfère particulièrement sur ma passion pour le 7ème art mais plutôt sur sa représentation, sa manière de le percevoir depuis qu'il a déserté les salles à cause de la crise sanitaire. Jean-Pierre Melville avait curieusement prévu la mort du cinéma en 2020 au profit de la télévision. Fallait-il y voir un parallèle avec la sombre prédiction de Louis Lumière « Le cinéma est une invention sans avenir » ? Les spectateurs auront-ils véritablement changé leurs habitudes depuis que le streaming et Netflix sont apparus dans leurs salons ? Nul ne sait mais je crois qu'il va falloir néanmoins réinventer totalement le langage du cinéma et le débarrasser des chaînes qui le relie encore trop au petit écran de par sa façon de raconter des histoires. Il me semble que la route est encore ouverte pour d'autres manières de voir et d'entendre, pour d'autres perceptions à l'intérieur du langage lui-même. L'industrie s'accommode mal de l'art on le sait mais peut-être est-ce justement là que nous autres cinéastes devons réfléchir et agir. Qu'est-ce que l'identité propre d'un film ? Qu'est-ce que sa vocation, son utilité, son pouvoir d'agir sur nous ? Les histoires doivent-elles indéfiniment être racontées selon les mêmes schémas ? Ou faut-il envisager une toute autre approche comme celle de la musique ou de la peinture ? Le spectateur d'aujourd'hui est-il prêt à regarder et écouter un film comme il perçoit les mouvements uniques de sa propre vie ? Autant de questionnements me traversent l'esprit pour repartir à la découverte du cinéma dont « la première moitié du XXème siècle n'a exploré que des miettes » disait S. M. Eisenstein en 1945. L'État et les institutions ne peuvent pas tout. Les cinéastes doivent aussi s'engager sur le terrain pour que le spectateur continue d'éprouver le désir de voir des films dans les salles. Réinventer le langage, offrir un autre monde avec les films proposés dans les salles obscures me semble être l'objectif pour tout cinéaste à l'aube de 2021. Réenvisager les conceptions du récit, traduire en terme de cinéma pur, quels qu'en soient les moyens, la part d'ombre qui le destine au grand écran m'apparaît aujourd'hui plus que jamais la véritable vocation du 7ème art. Vive le cinéma, cinéastes au travail !

mardi 1 décembre 2020

"Maquillage" (2020) vidéo-clip de Ségolène Point

En cette période tourmentée j’ai tourné ce clip pour rompre avec la morosité ambiante. Tourné à Damgan en Bretagne avec mon actrice fétiche Ségolène Point, ce film amorce les prémisses d’une future comédie musicale sur laquelle je planche. Joyeux automne à tous !



MAQUILLAGE

HD – Couleur – 3 minutes

Chant : Ségolène Point

Réalisation : Bruno François-Boucher

Images : Christian Baudu

Paroles : Colette Servières

Musique Patrick de Falvard

Chœurs et percussions : PdF (Guiro-Shaker-Congas)

Piano : Mauna

Guitare acoustique, rythme : PdF

Guitare nylon lead : Claude B.

Arrangements et mixage : « PdF, home-studio »

(Juillet-Aout-Septembre 2020)

Son : François Le Roux

Merci à Jacques Pasut

 

© 2020 Bon Voyage Films

dimanche 8 novembre 2020

Revoir "Fortunat" (1960) d'Alex Joffé

    Pour avoir revu Fortunat (1960) d’Alex Joffé, force est de constater que ce beau film montre une nouvelle fois l’extraordinaire capacité d’André Bourvil à exprimer une large palette d’émotions et où son degré de gravité atteint ici son point d’orgue. Passant du simplet alcoolique au stade de l’homme mur transfiguré par son amour pour le personnage de Michèle Morgan, c’est peut-être dans la dernière partie du film, lorsqu’il découvre que cet amour ne pourra être partagé, que Bourvil fait éclore sa sensibilité la plus exacerbée. Son visage soudain plongé dans l’obscurité dessine la marque profonde d’une solitude qu’on ne lui connaissait pas. Mieux encore, il réussit à nous toucher au plus profond dans l’acceptation de ce désespoir, l’acteur ne pouvant se résigner au moindre défaut de sincérité qui nous aurait fait entrevoir un happy end des plus convenus.

    L’argument du film, adapté du roman Fortunat ou le père adopté de Michel Breitman, expose une famille de résistants réfugiée à Toulouse sous l’Occupation ayant pour voisins une famille de juifs reclus dans la clandestinité. De l’amour entre les uns et les autres vont se tisser les fils d’un bonheur éphémère, obscurci et anéanti par les heures sombres du nazisme.

    Michèle Morgan, qu’on a trop souvent considéré comme une beauté froide et distante, se délie ici sous la caméra d’Alex Joffé pour faire apparaître, notamment dans la scène de danse, une sensualité échevelée tout à fait bouleversante. Film à revoir sans modération, Fortunat, s’il n’est pas un modèle d’écriture cinématographique, n’en est pas pour le moins un splendide mélodrame qui doit tout aux acteurs et où la vie qui tente de battre malgré tout fait figure d’acte de résistance face aux blessures mortifères de la France occupée.




Le journal de Fahrenheit 451 (1966) par François Truffaut

Dans la lignée de son livre sur Hitchcock et du film La nuit américaineLe journal de Fahrenheit 451, écrit en 1966 par François Truffaut, est une bible précieuse pour tout cinéaste, cinéphile ou amateur de cinéma. On y apprend quasiment tout de la fabrication d’un film durant sa course contre la montre pour le terminer, de la relation aux acteurs, à la technique en passant par les mille et une choses qui amènent un metteur en scène à s’adapter en permanence. Que ce soit sous la pluie ou sous la neige avec d’incessantes contraintes de tous bords, le seul objectif est d’enchaîner le plus rapidement possible les plans du film à tourner. Dans ce train du tournage lancé à grande vitesse, le cinéaste vieillit de deux ans en quelques mois. C’est ainsi que le réalisateur de Fahrenheit 451 résume son expérience éprouvante et quelque peu décevante de cet « étrange film » (sic) tourné aux studios de Pinewood pour Universal. Si les techniques de tournage ont évolué depuis, ce document n’en reste pas moins un outil précieux à l’usage des nouvelles générations. Il nous en dit davantage que n’importe quel making of.



mardi 22 septembre 2020

Isabelle Huppert, message personnel (2020) Documentaire de William Karel sur Arte

Ultra-reconnue mais finalement méconnue, certains l’aiment, d’autres pas. Sa personnalité est faite de ce mystère intérieur qui provoque autant le questionnement que toutes sortes de sentiments contradictoires. Exigeante, Isabelle Huppert prend des risques avec des rôles souvent dérangeants, d’une violence sourde, bousculant l’ordre établi. Elle s’arrête dans ce documentaire sur ses moments clés, commentant elle-même les images. Un choix judicieux d’entretiens et d’extraits de films ponctue sa démarche. Avec ce film-bilan l'actrice nous plonge dans ses secrets d’interprétation. Je crois qu’on n’a pas toujours bien compris Isabelle Huppert parce qu’elle propose une vision peu commune des femmes. N’obéissant pas à ces critères, elle s’explique sur ses choix et sa démarche créatrice. Selon ses propres mots elle exprime « des états ». Elle ne joue pas des personnages « mais des personnes. Un personnage c’est limité, une personne c’est bien plus vaste ». L'actrice s’attarde plus particulièrement sur Claude Goretta, Claude Chabrol, Maurice Pialat, Michael Cimino, Jean-Luc Godard, Benoît Jacquot, Werner Schroeter, Laurence Feirrera Barbosa et Michael Haneke, cinéastes qui lui ont permis d’élargir le champ des possibles.