samedi 16 septembre 2017

Harry Dean Stanton (1926-2017)


Une filmographie impressionnante de 200 films et séries TV depuis 1954 avec le gratin du cinéma mondial. De Sam Peckinpah à David Lynch en passant par Arthur Penn, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Ridley Scott, Wim Wenders, Bertrand Tavernier et Agnès Varda, nous avons tous croisé un jour la silhouette de Dean au détour d’un film de guerre, d’un western ou d’un road-movie. Il était le visage d’une Amérique rebelle, en dehors des codes, sorte de Jack Kerouac du cinéma, ne répondant à aucune norme hollywoodienne, incarnant souvent des marginaux et des laissés-pour-compte. Il était l’une des figures les plus connues du cinéma parce qu’inoubliable de par la profondeur de son regard et son humanité bouleversante. Stanton avait enregistré dernièrement un album de country, « Partly fiction » où il reprenait notamment « Everybody’s talking » de Nilsson. Comme Dennis Hopper et Sam Shepard, Harry Dean va nous manquer.


mardi 29 août 2017

Hommage à Mireille Darc (1938-2017)

Elle avait créé un personnage entré dans les mœurs, estampillé par l’expression « une coupe à la Mireille Darc ». En ces années 60/70 où la femme se libère, sort de ses archétypes, l’héroïne des Barbouzes et de La grande sauterelle exprimait avec humour une indépendance toute féminine dans la lignée de ses consoeurs, Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Marlène Jobert et dont la pionnière fut Brigitte Bardot. Douée d’une aisance pour la comédie pure, choses rare chez les actrices, Mireille Darc avait la particularité de se fondre dans les textes de Michel Audiard, Bertrand Blier et Francis Veber avec un sens du rythme qui faisait plaisir à voir. On n’est pas prêt d’oublier son rôle d’espionne dans Le grand blond avec une chaussure noire d’Yves Robert et son personnage de Tchoo-Tchoo dans le déjanté Fantasia chez les ploucs de Gérard Pirès. Icône féminine des films d’hommes, elle brocardait la gent masculine, n’hésitant pas à jouer des codes de séduction pour tordre le cou avec malice aux machos et aux séducteurs en tous genres. Il faut revoir La blonde de Pékin, sorte de Modesty Blaise à la française, où pour une fois dans le cinéma français de cette époque c’est la femme qui prend les rênes du film d’espionnage, reléguant au second plan le mari, l’amant et les tueurs. 

La blonde de Pékin (1967) de Nicolas Gessner

Jerry Lewis disait que la critique avait toujours détesté ses films parce que c’étaient des comédies, genre peu digne d’intérêt pour les intellectuels et les bien-pensants. Il avait fallu attendre tardivement de le voir dans un rôle dramatique (La valse des pantins de Martin Scorsese) pour qu’on daigne lui attribuer une reconnaissance pour son travail. Comme si l’Oscar qui lui fut décerné pour ce film faisait enfin apparaître son talent. 

Très largement appréciée du public, on ne peut que regretter l’absence d’une vraie reconnaissance pour l’actrice de Galia, seul film de Mireille Darc a avoir obtenu un Prix d’interprétation féminine…en Argentine.
Reconnaissons-lui par ailleurs de s’être investie avec un égal talent dans la photographie et la réalisation. Mireille Darc avait exposé l’année dernière chez Artcurial une très belle série en noir en noir et blanc mettant en valeur la sensualité féminine pour son exposition Un après-midi à Saint-Germain-des-Prés. Elle avait également réalisé un long-métrage (La barbare en 1989) et une douzaine de documentaires : Pas sur la bouche sur la prostitution et sa violence, Pardonner et surtout Elles sont des dizaines de milliers sans abri en 2015. La réalisatrice rappelait avec ce film que deux millions et demi de femmes vivent en France sous le seuil de pauvreté, bataillant quotidiennement pour survivre. Mettant en lumière toutes les failles d’un système, c’est avec beaucoup de sensibilité qu’elle parvenait à donner la parole à ces « devenues invisibles », à force de misère et de rejet. 

Méconnue pour ses engagements, Mireille Darc était une personnalité discrète qui savait être à l’écoute des autres et dont la simplicité et la générosité touchait.


lundi 21 août 2017

Jerry Lewis le magicien

La première fois que je vis Jerry Lewis dans un film, c’était à l’âge de 12 ans lors du passage à la TV de L’increvable Jerry  (It’s only money) réalisé en 1962 par Franck Tashlin. Tout y était hilarant : le personnage de Lester March, impossible réparateur de TV, les nombreux gags et surtout la fameuse séquence où Jerry est poursuivi par des tondeuses à gazon-tueuses dans la villa des malfrats. J’ai ri ce jour-là à gorge déployée, le film rappelant les grandes heures du cinéma muet de Chaplin à Buster Keaton en passant par Harold Lloyd et Harry Langdon. Qui plus est la réalisation exceptionnelle du maître de la comédie Franck Tashlin était si inventive que tout concourrait à ce que ma découverte du génie de Lewis fut riche et complète. Lewis eut une telle empreinte sur moi que j’ai passé plus de vingt ans à porter des chaussettes blanches comme lui dans ses films. Puis ce fut au tour des autres grands Lewis d’apparaître progressivement sous mes yeux : Artistes et modèles, 1955, du temps de son duo avec Dean Martin, Trois bébés sur les bras (Rock-a-bye baby 1958), Cendrillon aux grands pieds (Cinderfella, 1960), Un chef de rayon explosif  (Who’s minding the store, 1963, avec son admirable séquence de démonstration d’un aspirateur-fou), tous du même Tashlin. Et puis bien sûr je découvris l’œuvre de Lewis, écrite, interprétée, produite et réalisée par lui-même : The bellboy (Le dingue du palace, 1960), The Errand boy (Le zinzin d’Hollywood, 1961), The Ladies man (Le tombeur de ces dames, 1961, The nutty professor (Dr Jerry et Mister Love, 1963), The patsy  (Le souffre-douleur, 1964)…

Le fabuleux décor de The Ladies Man (1961)

Lewis n’était pas seulement un acteur, un gagman, mais aussi un formidable auteur-réalisateur : inventivité des décors, de la photo, des places de caméra, des personnages quasiment chorégraphiés, de la musique, le tout concourant vers l’excellence pour dépeindre avec une lucidité sans pareil les travers des humains. Lewis fut aussi l'un des premiers avec Godard à faire intervenir la réalité d’un plateau de cinéma allant jusqu’à filmer les caméras, les techniciens et l’envers du décor. Sorte de Tex Avery de la fiction, si Lewis avait pu faire sortir ses personnages des griffes du projecteur il aurait été assez fou pour le faire. Rappelons également qu’il fut le premier dès 1960 à utiliser le retour vidéo pour visionner les scènes grâce à des caméras de télévision qu’il plaçait dans les mêmes axes. Son sens du rythme, le travail sur la couleur, le goût pour l’humour décalé, pour les situations les plus surréalistes inspirèrent les Monty Python et toutes les nouvelles générations d’humoristes. Il faut lire The Total Film Maker (Quand je fais du cinéma), bible de cinéma et source inépuisable de techniques que Lewis nous livre avec autant de générosité qu’Hitchcock via Truffaut. 


Admiré par certains, détesté par d’autres, Jerry Lewis né Jerome Levitch ne laissa jamais indifférent. Pour preuve ceux qui l’on découvert sous un autre aspect dans King of comedy (La valse des pantins) de Martin Scorsese ou dans Arizona dream d’Emir Kusturica. Tels les grands maîtres, Chaplin, Tati, Pierre Etaix, Woody Allen, Lewis contribua à réinventer le genre grâce à un goût immodéré pour la nature humaine qu’il ne cessa de brocarder, tout en étant doté d’une exceptionnelle maîtrise des techniques du cinéma qu’il utilisait tel un magicien ou un acrobate.

Jerry Lewis en 1960

lundi 31 juillet 2017

Souvenir de Jeanne Moreau

Réalisant à mes débuts le documentaire Au cœur de Nikita sur le film de Luc Besson, je tenais à y inclure une séquence avec Jeanne Moreau. Après lui avoir fait part de mon intention, je lui laissai le choix d’être filmée où et quand elle le souhaitait. Après avoir réfléchi Jeanne me proposa de tourner la séquence dès le lendemain, me donnant rendez-vous à une heure précise devant sa loge. Elle arriva de bon matin et me dit qu’elle me préviendrait au moment opportun. J’attendis avec mon cameraman, prêt à l’action. Quelques minutes plus tard elle ouvrit la porte en me lançant avec un grand sourire : « Je suis prête ! » Nous sommes entrés discrètement dans la loge et nous nous installâmes au fond de la pièce munis d’un zoom. Caméra et magnéto se mirent aussitôt en route. Jeanne se coiffa et se maquilla seule, puis elle commença à répéter le dialogue de la fameuse séquence où elle instruit Nikita sur les vertus du maquillage et de la féminité. Je n’en perdis pas une seconde. L’intelligence de Jeanne avait été d’établir pour la séquence un parallèle entre sa propre séance de maquillage et celle de Nikita.
De filmer Jeanne Moreau fut un moment magique. Elle acceptait de livrer une part d’elle-même, confiante, devenue actrice de mon propre film et je me devais de la filmer avec douceur, avec respect. Inoubliables instants où j’immortalisais son visage, son regard, ses gestes, la sonorité si particulière de sa voix. 
Jeanne était de ces êtres ouverts sur les nouveaux venus, elle les poussait littéralement en avant. 
Chère Louise de Philippe de Broca est un film que j’adore sans oublier Lumière et L’adolescente, les deux longs-métrages qu’elle a réalisé.

Luc Besson et Jeanne Moreau sur le tournage de Nikita

jeudi 27 juillet 2017

DUNKERQUE (2017) de Christopher Nolan


Les récentes déclarations de Christopher Nolan accusant Netflix de balayer d’un revers de main l’exploitation du cinéma dans salles, trouvent parfaitement leur écho lorsqu’on voit son dernier film Dunkerque. L’expérience cinématographique qu’il propose sur grand écran n’a effectivement que d’égal elle-même. La plongée dans un tel récit ne peut que s’opérer pleinement sur écran géant avec la participation des spectateurs, comme le théâtre antique à l’origine, les émotions se partageant dans le recueillement, le silence, les ombres, la lumière et les respirations du récit. D’oublier cette messe serait comme voir Le radeau de la Méduse de Géricault sur une tablette plutôt qu’au musée du Louvre. La version du film en 70 mm proposée dans certaines salles augmente encore cette pleine expérience qu’est celle du cinéma, septième art qui a mis plus d’un siècle pour rayonner de toutes parts en terme de qualité d’image et de son sur des écrans de 10 mètres de haut et 20 mètres de large.


Le film de Christopher Nolan est à l’image de tout ce que le cinéma a pu apporter en tant qu’art et spectacle aux générations qui furent les premières à s’en nourrir et pour lesquelles certaines œuvres furent inscrites en eux à jamais. Car c’est bien de cinéma dont Nolan nous parle, de ce temps qui s’installe sur l’écran pour mieux entrer dans une époque passée, insufflant une dimension propre à cet art fait d’ombres, de lumières de sons et de musique.

Dunkerque renoue avec cette tradition, offrant une œuvre grave en forme d’hommage aux soldats britanniques évacués lors de la bataille qui fit rage au printemps 1941. Une récente polémique faisait apparaître la cruelle absence des soldats français au bénéfice des anglais. Soyons sérieux un instant. Le film qui relate un court épisode de « L’opération Dynamo », conçue pour faciliter l’évacuation des Anglais pris en étau par les Nazis, s’ouvre sur la protection de l’armée britannique par l’héroïque résistance française dans les rues de Dunkerque bombardées par les Allemands. Grâce aux Français qui sont en première ligne, les Anglais peuvent ainsi rejoindre la plage pour embarquer. Nolan, d’origine britannique, prend alors le point de vue de ses ancêtres qui ont essuyé l’un des revers les plus meurtriers de la deuxième guerre mondiale. Réfugiés sur leurs navires sous le feu de la Luftwaffe et malgré que celle-ci soit contrecarrée par les avions alliés, les rescapés tentent tant bien que mal de regagner l’Angleterre au milieu des nombreux navires coulés, y compris celui de la Croix-Rouge, sur des bateaux de pêche et de plaisanciers français ou venant de la Tamise. Ce seront au total plus de 300.000 hommes sur 400.000 qui seront sauvés durant les neuf jours de l’évacuation.

Dunkerque (2017) de Christopher Nolan

Le film n’est en rien un blockbuster. Au contraire, très européen de facture, il repose davantage sur des instantanés, des moments de vie que sur des effets spéciaux et des batailles. Ce sont les visages qui intéressent Nolan. La peur qu’on peut y lire, mêlée à ce sentiment d’absurdité que tout soldat finit par éprouver à un moment donné face à une mort imminente, à la loterie de la survie en temps de guerre. Le point de vue humain intéresse davantage le réalisateur que tout effet de style. Prenant le temps de filmer l’instant présent, de derniers moments de vie au milieu d’un massacre qui dépasse les soldats, il nous dépeint leur détresse, leur solidarité, leur courage face à l’épouvante. De saisissantes séquences sans aucun dialogue, soulignées par l’unique son des explosions, des rafales de balles, illustrent à elles seules ce qu’est le film. C’est donc une certaine sobriété qui s’en émane, plus proche du Kanal (Ils aimaient la vie)l de Andrzej Wajda que du Pearl Harbour de Michael Bay, sans excessive valorisation de l’héroïsme. Le personnage principal, campé par le jeune Fionn Whitehead dont c’est le premier rôle au cinéma, traverse le cauchemar de Dunkerque comme témoin involontaire d’une apocalypse qui se déroule sous ses yeux. Échappant in extremis à la mort, déconcerté d’être encore en vie l’instant d’après, il nous rappelle à travers son regard sensible à la fragilité des existences au cœur des combats.

Fionn Whitehead dans Dunkerque (2017)

L’autre point qui renforce le film est qu’on ne voit jamais l’ennemi, principe utilisé notamment par Stanley Kubrick dans Les sentiers de la gloire. L’Allemand est réduit à l’état d’une machine de guerre invisible, anonyme, ce qui amplifie encore davantage le sentiment d’oppression dans laquelle les soldats sont enferrés. Mais si le film rend compte de ce piège mortel, il décrit aussi en parallèle la lutte acharnée de ceux qui se sont donnés pour mission de sauver les rescapés des navires torpillés, à commencer par le capitaine du bateau de pêche Moonstone, subtilement interprété par Mark Rylance. C’est de cette course contre la montre que Christopher Nolan puise son récit, l’entraînant dans une unité de temps vers la seule volonté de s’extirper de l’enfer qui guide le film dès les premières images.

Il est rare que les nouvelles générations traitent de faits de guerre bien antérieurs à leur naissance. Il faut reconnaître cette qualité au réalisateur des « Batman » d’avoir su explorer ce genre et d’être brillamment parvenu à le restituer en terme d’écriture, ce qui est loin d’être courant à Hollywood de nos jours.

Mark Rylance dans Dunkerque (2017)