samedi 25 mars 2017

Retour sur MOI, DANIEL BLAKE (2016) de Ken Loach


Un an après, retour sur Moi, Daniel Blake (2016) de Ken Loach. Je ne sais pas si l’on peut mieux faire en matière de cinéma social engagé. Les cinéastes confondent souvent réalisme et style documentaire en donnant la plupart du temps des œuvres fades et dénuées de véritable authenticité, comme si la vie n’était autre chose qu’un interminable fleuve triste et désespéré, sans âme ni éclat de vie. Le film de Ken Loach est tout autre chose. A l’apogée de son art, le réalisateur construit avec maestria une fiction basée sur des événements réels (la vie d’un menuisier quinquagénaire en arrêt maladie, refoulé par une société qui lui refuse toute aide sociale) et il réussit à la rendre tour à tour tragique, tendre et humoristique. Un film qui redonne le goût de l’humain, formidablement interprété et mis en scène, filmé simplement, avec retenue, avec un sens évident du cadre, de la lumière, du décor. Rien n’est laissé ici au hasard, ni le moindre figurant ni le moindre costume, chaque détail de la vie réelle étant montré sans jamais tomber dans un « filmage » pauvre ou dénué de sens. Le tout est conté avec assurance, la mise en scène laissant à chaque instant place à l’émotion, le réalisateur portant un regard bienveillant sur ses personnages pour mieux nous en restituer les vérités. Il va plus loin encore en nous laissant entrevoir chez les êtres de la classe oubliée cet état d’épuisement face à la société déshumanisée où la perte d’un emploi, la solitude, la permanente bataille pour s’en sortir semblent déboucher sur des impasses. Blake, le personnage central, va pourtant jusqu’au bout. Il n’abandonne pas son combat, sachant aussi faire preuve de compassion à l’égard de Katie, jeune mère qui lutte elle aussi pour ses enfants. Blake est doté d’une vraie générosité qui apporte sa part de lumière au récit. 

Dave Jones dans Moi, Daniel Blake (2016) de Ken Loach
  
Le traitement du film, fait de pudeur et de retenue, a pour effet de renforcer le tragique constat des classes laissées sur le carreau, la justesse de ton de Loach permettant de mieux voir et de mieux comprendre ce qu’il est parfois difficile d’accepter dans d’autres films empreints de voyeurisme indécent. C’est l’intelligence du regard qui prime ici et la parfaite compréhension du monde dans lequel nous vivons. Les scènes du pôle emploi avec leur infernale spirale administrative de demande d’aides, celle de la banque alimentaire, bouleversante, la séquence du vol dans la supérette et toutes celles où Blake se débat avec les outils numériques (rarement le cinéma nous a montré comment les anciennes générations ont été à ce sujet laissées pour compte) sont à ce titre exemplaires.

Hayley Squires dans Moi, Daniel Blake (2016) de Ken Loach

L’on ne peut être qu’admiratif devant un travail minutieux qui trouve ses sources dans des enquêtes parfaitement étayées, Ken Loach opérant de façon magistrale avec ses acteurs et sa caméra au coeur d’un quartier de Newcastle dans l'Angleterre du nord. De par cette science du regard il réussit le prodige d’accompagner ses personnages avec une attention et une écoute précises, sans caricature aucune. Rarement ces temps-ci film aura atteint un tel niveau de sensibilité, une telle capacité à convaincre le plus irréductible d’entre tous en matière de cinéma d’auteur engagé.

Briana Shann dans Moi, Daniel Blake (2016) de Ken Loach

Si le film est fort politiquement, c’est aussi parce qu’il réussit à montrer les méfaits du libéralisme occidental sans avoir jamais recours à une surenchère de détails sordides et sans non plus tomber dans le pathos et la démagogie. Ken Loach n’en a que faire pour exposer son constat et la lettre de Daniel Blake lue à la fin par le personnage de Katie devrait être montrée par les temps qui courent dans nos écoles et lors des débats pour la présidentielle. Un film comme un cri qui résonne au fond de nos maisons bien rangées, de nos débats politiques stériles, de nos bonnes consciences tournées vers le divertissement et où la voix des oubliés se fait entendre. C’est ce qu’a perçu le jury de Cannes l’année dernière en attribuant au film une Palme d’Or amplement méritée.

mardi 21 février 2017

SILENCE (2016) de Martin Scorsese


Un film sobre, épuré, quasiment sans musique, proche des grands maîtres japonais. Un film existentiel, nourri de voix intérieures, comme un journal de bord, une confession. Un film qui remet en question l'approche de la foi, un film faisant apparaître ce qu'est le sens de la spiritualité face à la persécution, à la barbarie, au sacrifice. L'oeuvre littéraire était de taille. (Voir le livre de Shūsaku Endō déjà adapté en 1971 par Masahiro Shinoda.) Scorsese en a tiré un ouvrage d'une profondeur inouïe, issue de plusieurs décennies de maturation. Un film comme il en existe peu et où la présence des acteurs, la gestuelle, la voix, la composition des cadres et le rythme en appellent au silence, à la méditation, sans que jamais l'émotion ne nous lâche durant les 2h40 de projection. Une véritable expérience artistique et philosophique rompant net avec la débilité des bandes annonces qui précèdent le film. Une oeuvre magistrale et puissante qui laisse une marque et que le fil du temps n'altèrera pas. Il faut une dose immense de courage et d'audace pour se lancer dans une telle entreprise. On en ressort secoué, lavé, déconnecté comme après certains chocs cinématographiques qui ont ébranlé nos vies. Un 7ème art retrouvé et atteignant son apogée lorsqu'il nous nourrit à ce point.
Andrew Garfield et Adam Driver dans Silence (2016)

samedi 24 décembre 2016

Hommage à Michèle Morgan (1920-2016)


Beaucoup d’émotion à l’annonce de la disparition de Michèle Morgan qui fut l’une des plus grandes stars du cinéma français, sans doute la première actrice qui m’impressionna étant enfant. La télévision programmait encore à la fin des années 60 beaucoup de films avec l’inoubliable interprète de Quai des brumes. C’est ainsi que je découvris La symphonie pastorale, La loi du Nord, Remorques, Fabiola, Les orgueilleux, Oasis, Le miroir à deux faces. Sa beauté glacée la différenciait des autres actrices. Elle possédait l’élégance, la force, attirant la lumière sur sa peau diaphane, quelque chose d’inaccessible la rendant surréelle, proche des stars du muet. La jeune aveugle de La symphonie pastorale m’avait particulièrement marquée. Les plus beaux yeux du cinéma semblaient dans ce film si vivants qu’on aurait dit une lumière scintillant dans la nuit. Quel rôle la rendait mieux surnaturelle, inquiétante d’étrangeté. Lorsqu’on lui parlait de ses yeux, l’actrice regrettait dans une moue qu’on ne lui reconnaisse pas quelque talent dans telle ou telle scène de film.

Le chateau de verre (1950) de René Clément


Il y a un mystère Morgan enfoui derrière les apparences, un art de la suggestion et du non-dit qui provoque le trouble, un monde caché empli de passions secrètes au delà du masque et du maquillage. C’est également le cas dans La loi du Nord, film bouleversant de Jacques Feyder qui m’ouvrit les portes d’une perception nouvelle, rarement retrouvée jusque là.
Je ne suis pas sûr que Michèle Morgan fut bien comprise parvenue à la maturité. Sa poésie semblait soudain faire faux bond au monde moderne des années 60, le Remorques de Jean Grémillon, cinéaste qui sut saisir le feu sous la glace, s’estompant dans les brumes du passé.
On comprend pourquoi dans sa jeunesse l’héroïne de Michèle Morgan fut Greta Garbo. Garbo à laquelle elle voulut ressembler, rêvant d’aller à Hollywood, hantée par l’image d’un cinéma brisant les banalités du quotidien, éprise de figures en ombres et lumières échappées d’une huile sur toile. 

Les orgueilleux (1953) de Yves Allégret

Morgan se retira des écrans comme Garbo à l’orée de son automne pour laisser avec élégance au public l’image de sa beauté et de sa jeunesse. Elle se consacra dès lors à la peinture et quand on lui demanda ce dont elle voulait qu'on se souvienne à son sujet elle répondit simplement : « D’une peintre. ». Si cet aspect de l’artiste n’a pas encore livré tous ses secrets, ne doutons pas que la star de l’écran demeurera toujours vivante, incandescente, éternelle.

mercredi 7 décembre 2016

Court-métrage MÉLANIE (2015)


Sur toute la série de courts-métrages que j’ai réalisé avant de passer au long, la plupart des genres ont été abordés : comédie, comédie dramatique, policier, film en costumes, western, film d’épouvante, documentaire, film expérimental. J’ai toujours été comme une sorte d’acteur qui pouvait se fondre dans tous types de genres et d’expériences. Mes réalisateurs favoris sont souvent ceux qui ont une palette d’expression très large.
            Avec Mélanie, mon premier film d’épouvante, l’aventure était une nouvelle fois inédite. Je cherchais un sujet qui avait trait au genre et le scénariste Jérémy Desmoulins me l’a fourni. Tourné en trois jours pour un budget inférieur à 1000 € nous avons fait ce film à trois : un opérateur-cadreur qui était aussi en charge de la lumière et du son, une maquilleuse et moi-même.
            J’ai tenté aussi de suggérer plutôt que de montrer. Loin de moi l’idée d’utiliser des hectolitres d’hémoglobine et de partir vers le côté gore comme dans la plupart des films d’horreur. Nous pensions bien sûr à Hitchcock mais aussi à John Carpenter et à Wes Craven. L’exercice m’a permis de camper une atmosphère, d’inquiéter voir de surprendre. La bande originale contribue également à faire monter le climax en espérant que j’y sois parvenu.
            L’ambition n’étant pas autre que celle de soutenir l’attention du spectateur jusqu’à la dernière image, je vous laisse à présent seuls juges. Je remercie chaleureusement Elisabeth Deshayes et sa plateforme LoveMyVOD qui ont soutenu le film.

Mélanie 
Cast I Ségolène Point, François Le Roux, Justine Desnos, Sarah Abena.
Réalisateur I Bruno François-Boucher
Scénario I Jérémy Desmoulins
Production I Elisabeth Deshayes, Ségolène Point, Bruno François-Boucher
Directeur de la photo I Fabrice Gay-Dalbignat
Musique originale I Mohamed Beddiar
Distribution I LovemyVOD 
Couleurs, 16 minutes
Sélection Officielle Festival Hotmilk Filmmakers 2015

samedi 19 novembre 2016

Serge Toubiana : Les fantômes du souvenir

C’est avec beaucoup de passion et d’émotion que j’ai lu le livre de Serge Toubiana Les fantômes du souvenir. Et quel livre ! Non seulement le célèbre journaliste et critique nous confie son parcours de vie et de cinéma mais il nous livre aussi dans les détails cette aventure méconnue du grand public que fut l’évolution des Cahiers du Cinéma de 1973 à 2005, décennies pendant lesquelles il y occupa le poste de rédacteur en chef. De la même manière il nous relate sa passionnante expérience à la direction de la Cinémathèque française de 2003 à 2015, période pendant lesquelles le public assista à de mémorables expositions comme celle consacrée à François Truffaut ou aux photographies de Dennis Hopper. Nul ne peut se représenter pareil investissement, Serge Toubiana naviguant avec maestria entre querelles des « anciens » et des « modernes » au moment où l’Etat pris part dans la sauvegarde de l’institution pour déménager les locaux du Palais de Chaillot à l’ancien American Center de Frank Gehry rue de Bercy On n’imagine pas l’ampleur de la tâche ni tout ce qu’il fallait comme énergie pour réussir dans cette entreprise de restructuration de l’une des plus grandes bases de données mondiales sur le septième art. Avec l’auteur de ce livre le cinéma continue de vivre dans ses couloirs, ses labyrinthes, ses sous-sols, ses armoires où se conservent les films, nous ne voyons en général que la partie immergée de l’iceberg. Henri Langlois serait certainement très heureux de voir quel gigantesque travail a été accompli depuis sa disparition.


L’auteur raconte également durant son enfance à Sousse en Tunisie sa première vision d’un film à l’âge de sept ans, en l’occurrence La strada de Federico Fellini, oeuvre désespérée qui le mortifia au point de ne pas oser revoir le film pendant des années. Pour un peu Serge Toubiana serait presque passé à côté du cinéma. Mais il semble qu’une force obscure l’en ait empêché puisque qu’il parvint à transcender ce souvenir, défiant la barrière du temps jusqu’à redécouvrir un jour le film à sa juste valeur. Les films nous marquent parce que nous y percevons les reflets du monde même si nous ne sommes pas toujours prêts à traverser l’écran comme dans La rose pourpre du Caire.
  
La strada (Federico Fellini, 1957)

Ce livre me fait penser aux Films de ma vie de François Truffaut. J’y retrouve un même goût pour rendre hommage aux plus grands à travers un choix judicieux d’œuvres et d’auteurs que l’on pourrait consulter pour une cinémathèque idéale à l’usage de chacun d’entre nous. On comprend aussi l’impact qu’a pu avoir sur l’auteur un film comme Pierrot le fou de Jean-Luc Godard qui pourrait être le film des films (en référence à la formule de Truffaut à propos de Citizen Kane) pour toute la génération qui suivit.
Et puis cet ouvrage qui se lit comme un roman parle aussi d’éclectisme. L’on y rend aussi bien hommage à Agnès Varda qu’à Darry Cowl ou à Clint Eastwood et c’est là toute la générosité de Serge Toubiana qui s’adresse au plus grand nombre. Cela me rappelle cette image de Varda montant les marches de Cannes au bras de John Woo et disant: « C’est ça le cinéma ».
Beaucoup de passages émouvants, notamment la dispersion des cendres des parents de l’auteur, pages tournées d’une vie qui nous touche au plus profond de l’âme, ainsi que les derniers moments de Maurice Pialat qui sont bouleversants. Le passage où le narrateur en compagnie du réalisateur de Van Gogh et de sa femme sont rassemblés en un instant de fusion il me semblait le vivre en même temps.
Et puis il y a aussi cet épisode incroyable qui nous est offert avec Clint Eastwood chez lui en Californie à l’occasion d’un numéro spécial des Cahiers du Cinéma.  C’est comme si nous étions dans une sorte de rêve, arrêtés un instant devant une vitrine de jouets lors du tournage de Space cow-boys. Qui n’aurait pas adoré vivre ces deux jours là ! On peut dire qu’à présent nous aussi l’avons vécu.


Je crois que je n’aurais pas été la même personne, le même cinéaste, le même cinéphile, si je n’avais pas eu comme repères au cours de ma vie le fameux numéro 300 des Cahiers mis en page par Godard, celui des Yeux verts par Marguerite Duras, le numéro 500 par Martin Scorsese ou le spécial Made in Hong-Kong paru dans les années 80 et qui rendait compte bien avant l’heure des états du cinéma chinois ; sans parler des nombreux articles écrits par Serge Toubiana, Serge Daney et tous leurs collaborateurs qui m’ont fait aimer et découvrir un cinéma extraordinaire dont d’autres revues ne parlaient pas forcément. Et puis je saisis désormais mieux encore la Cinémathèque où je sens que je retournerai avec un œil neuf. Un livre indispensable pour tout amateur de cinéma qui nous plonge au pays de l’ombre et de la lumière.

 

Serge Toubiana Les fantômes du souvenir , 2016 ed. Grasset 

lundi 10 octobre 2016

Pierre Tchernia, un goût de l'enfance à jamais disparu


Sorti de L'IDHEC, aujourd'hui la FEMIS, dans la même promotion que Claude Sautet, Pierre Tchernia qui disparaît aujourd’hui, fut l'un des pionniers de la télévision française où il présenta le journal dès 1949. « J’appartiens à cette génération qui a fait de la télévision parce que le cinéma ne nous ouvrait pas ses portes. Et en faisant de la télévision, nous ne savions pas que nous allions faire du mal à ce cinéma que nous aimions tant » Grand cinéphile et concepteur de nombre d'émissions sur le cinéma, Pierre Tchernia fut également acteur, scénariste et réalisateur d'une dizaine de films et téléfilms dont le célèbre Viager en 1971.
 
Enfant je regardais avec passion l’émission « Monsieur Cinéma » tout en notant les questions et les réponses : « Un film de John Ford dans lequel John Wayne jouait le rôle de ‘Ringo Kid’ aux côtés de Claire Trevor…» Tic, tic, tic… « La chevauchée fantastique ! » Je n’avais encore jamais vu ce film et découvrais ainsi l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma. Et puis ça se corsait. On était parvenu à la 9ème ou 10ème question et le stress montait chez les candidats : « Un film de Kon Ichikawa en 1958 avec Rentaro Mikuni et Shoji Yasui… » Tic, tic, tic...Celui qui répondait La harpe de Birmanie pouvait repartir en 10e semaine avec 50.000 francs et plein de places de ciné.

Adolescent, en connaissant déjà un rayon, je réussis à convaincre mes parents de me présenter aux éliminatoires de l’émission. Arrivé dans les studios de la rue Cognac-Jay, je suivis un parcours fléché qui menait vers les sous-sols. Du haut de ses 1m90, Pierre Tchernia me reçut, un questionnaire à la main : « Allez vous asseoir là-bas avec les autres ! ». J’avais l’impression de passer le B.E.P.C du cinéma. Les questions étaient pour le moins ardues. Rien de vraiment facile et rien sur Steven Spielberg et George Lucas. Le questionnaire était axé sur des acteurs et réalisateurs pour moi inconnus, de la période du muet en passant par le cinéma philippin. Sèche quasi-totale, je n’avais aucune chance. Pierre Tchernia passa parmi les rangs et se pencha un instant sur ma copie. J’avais l’impression d’être un gamin qui n’avait pas assez révisé. Surtout que les autres dans la salle, venant de tous les coins de France, avaient déjà répondu à tout ! Je rendis, honteux et confus ma copie à « Monsieur Cinéma » et jurai, un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus.
Michel Serrault dans Le Viager (1971)

mercredi 28 septembre 2016

Curtis Hanson, dans la lignée du cinéma américain des années 50


Disparition de Curtis Hanson à l'âge de 71 ans, cinéaste inspiré qui s'était fait connaître avec Bad Influence et l'oppressant et hitchcockien La main sur le berceau. Egalement scénariste il avait collaboré avec Samuel Fuller sur Dressé pour tuer avant d’écrire Un homme parmi les loups pour Carol Ballard. Mais Hanson demeure surtout le réalisateur du remarquable L.A Confidential, adapté de James Ellroy avec Kevin Spacey, Russell Crowe et Kim Basinger qui obtint un Oscar pour son rôle. Des personnages complexes, une forme visuelle particulièrement aboutie et une maîtrise indéniable de la mise en scène.

Danny de Vito et Kevin Spacey, L.A Confidential (1997)
  
Il fit ses premiers pas de réalisateur avec des films de série B : Sweet Kill (1972) film d’épouvante sorti sous la bannière de Roger Corman, Evil Town (1977) film de zombies avec Dean Jagger et Robert Walker Jr, The little dragons (1980), édité également sous le titre Karaté Kids USA  et American Teenagers (1983) l’un des premiers films de Tom Cruise. Puis il donna son premier film important, Faux témoin (1987) dont il écrivit aussi le scénario et qui brodait une intrigue elle aussi hitchcockienne à partir d'un meurtre vu par une femme ne pouvant en témoigner au risque d’avouer ses infidélités conjugales. Elle transférait sa vision des faits chez un faux témoin qui n’était autre que son amant, bientôt suspecté lui-même par la police. Ce film méconnu et très maîtrisé dans la lignée de Fenêtre sur cour et de l’homme qui en savait trop surprend encore de par sa densité et son jeu d'acteurs malgré un final plus convenu. Isabelle Huppert est excellente en séductrice au jeu très inspiré par les personnages de Lauren Bacall dans les films de Howard Hawks.

Isabelle Huppert dans Faux témoin (1987)
  
Bad Influence (1990) cédait à quelques effets de mode mais la tension entre les deux personnages (James Spader était sous l’emprise d'un manipulateur criminel joué par Rob Lowe), l’atmosphère et le suspense très soutenus rappelaient les grandes heures du film noir. Il est intéressant de noter que le film dénonçait avant l'heure un goût pour la morbidité chez les jeunes générations à travers la technologie (piratage informatique, meurtres filmés en vidéo). Le climat envoûtant du film (écrit par David Koep, futur scénariste de Jurassic Park et de L'impasse), la musique de Trevor Jones et le travail sur la lumière en clair-obscur contribuant à faire gronder une sourde menace qui annonçait notre monde à venir.  

Bad Influence (1990)

La main sur le berceau (1992), son premier succès public, est tout aussi digne d’Hitchcock de par son habileté à tendre un écheveau redoutable à partir de détails infimes qui entraînent peu à peu le spectateur dans la paranoïa. Avec un suspense implacable reposant entièrement sur la suggestion, le film demeure encore aujourd’hui assez flippant, malgré quelques conventions dues à l’époque notamment dans l’exposition un peu lente des personnages. Rebecca de Mornay, particulièrement inquiétante, permet de vérifier une nouvelle fois le célèbre adage du vieil Hitch : « Plus le méchant est réussi et plus réussi est le film ».

Rebecca de Mornay dans La main sur le berceau (1992

 La rivière sauvage (1994) est un curieux film que l’on aurait pu voir dans les années 50, mélange d’aventures, de thriller et de comédie. Il reprend la même thématique que La main sur le berceau (l’intrusion d'un élément destructeur au coeur d’une famille) mais de façon moins convaincante à cause de ses hésitations entre plusieurs genres. Notons tout de même le rôle très inhabituel de Meryl Streep en pro du canyoning qui semble sortie tout droit d’un western avec Virginia Mayo ainsi que l'excellent Kevin Bacon en pervers cynique qui contribue en grande partie à la réussite du film. 

 Meryl Streep dans La rivière sauvage (1994)

Je ne m’étendrais pas ici sur l’incontestable chef d’œuvre de Curtis Hanson L.A Confidential (1997), l’un des meilleurs films noirs de ces 30 dernières années. Eblouissant de par son casting et sa maîtrise du récit, le film offre une minutieuse reconstitution du Los Angeles des années 50, à travers notamment la splendide photo de Dante Spinotti. La violence, souvent présente chez Hanson, n'est jamais gratuite. Elle est l'expression d'une société en décrépitude où des personnages en proie à leurs démons exécutent de redoutables plongées au coeur de leur âme noire. Qu'il s'agisse de corruption dans L.A Confidential, de misère sociale après la désertification industrielle de Detroit dans le très beau 8 mile, ou d’une quête de l’identité dans Wonder boys, c'est une face sombre de l'Amérique qui nous est montrée, phénomène assez rare dans le système hollywoodien.

Kim Basinger dans 8 mile (2002)

Wonder boys (2000) rappelle par certains côtés Will hunting, avec un Michael Douglas poignant en écrivain-professeur désabusé. Une grande partie du film repose sur les silences, les non-dits entre les personnages de Douglas, du jeune Tobey Maguire, troublant de vérité, et de Frances McDormand qui offre un contrepoids féminin tout en force et en subtilité.  Les acteurs étaient toujours dirigés de main de maître. Dans 8 mile (2002) Kim Basinger est bouleversante en mère alcoolique et il faut revoir aussi le formidable duo Toni Colette-Cameron Diaz en soeurs qui se déchirent dans le très sous-estimé In Her Shoes (2005) qui figure parmi les plus belles réussites de Curtis Hanson.

Michael Douglas, Tobey Maguire dans Wonder boys (2000)