Un livre somme qui réunit plus de 50 ans de souvenirs du cinéaste disparu en 2021 : son enfance, ses parents, la ville de Lyon, sa passion pour tous les cinémas, ses liens avec les plus grands du cinéma mondial, ses voyages dans les contrées parfois les plus reculées, ses rencontres avec leurs habitants (le chapitre sur Mississipi blues est admirable), la fabrication de ses films, ses nombreuses sources et références, littéraires, musicales, cinématographiques et enfin ses combats auprès des pouvoirs publics pour le droit des auteurs et la survie du cinéma. 530 pages qui se lisent presque d'une traite tant le cinéaste exprime son enthousiasme pour la vie, parsemées de moments d'humour irrésistibles.
Un outil indispensable, non seulement pour les admirateurs de Bertrand mais aussi à l'usage des écoles de cinéma et des nouvelles générations. On y apprend aussi comment donner du sens à un scénario (ce qui manque souvent le plus aujourd'hui), les raisons qui vous poussent à choisir tel ou tel acteur, tel décor, telle photographie, telle musique, en fonction de la mise en scène qui correspond le mieux au sujet choisi. Plus qu'un making off, on entre littéralement sur le plateau tout en étant dans la tête du cinéaste puisant son inspiration en fonction de la réalité des événements, écoutant ses collaborateurs qui ne furent pas les moindres : Jean Aurenche et Pierre Bost, scénaristes d’Autant-Lara, Alexandre Trauner, entre autres décorateur de Carné et de Billy Wilder, Harvey Keitel, Romy Schneider, Noiret bien sûr et tant d'autres.
Sans oublier que sans Bertrand Tavernier et la plupart des cinéastes de sa génération, la fameuse exception culturelle n'existerait sans doute pas. Je le cite : « Ses ennemis la baptisèrent immédiatement" exception culturelle française", lui donnant une connotation nationaliste qui n'était pas la nôtre. Il ne s'agissait en aucun cas de privilégier la culture française, de clamer une soi-disant supériorité nationale. Simplement d'affirmer que, loin des objectifs du GATT, on ne pouvait mettre sur le même plan la culture du soja, le trafic maritime et la création qu'elle soit cinématographique, musicale ou théâtrale. Et partout dans le monde, pour toutes les cultures. Cela semble d'une évidence indiscutable, en tout cas pour quiconque a lu un livre dans sa vie. On ne peut codifier les modes de création qui président à l'élaboration d'À la recherche du temps perdu ou de La règle du jeu de la même façon qu'une cargaison de zinc ou de conteneurs. Est-ce difficile à comprendre ? »
Si le livre s'arrête à 1984 au moment de la sortie d'Un dimanche à la campagne, c'est parce que les événements en auront décidé autrement, d'où le titre. Nous ne doutons pas que le cinéaste aurait eu encore beaucoup à dire.
Un livre de transmission passionné et passionnant qui fait rejaillir la mémoire de bien des disparus, rectifiant les jugements hâtifs, rendant parfois hommage à des inconnus et faisant briller de tous ses feux le mot « enthousiasme », celui qui était le sien. Un livre qui vous pousse à ne jamais baisser les bras.
Chez Actes Sud, collection Institut Lumière.